LETTRE D’UN VIEUX COLON A NOS ENFANTS

 

Peut-être êtes-vous nés à Kherba, Miliana ou à Saint Cyprien des Attafs, que vous avez quitté un matin de juin en rentrant de l’école. L’Algérie, pour vous, c’est une cour de ferme brûlée de soleil, des parents qui pleurent en entassant des meubles dans un cadre en tôle ondulée. Peut-être êtes-vous nés à Moissac, Agen ou Romilly sur Seine et l’Algérie n’est, pour vous, qu’un ensemble d’histoires trop entendues, de souvenirs racornis sur des photos écornées, un accent, à la fois familier et étranger. Comme on vous l’a dit à l’école : vos parents sont nés « aux colonies ».

 Si vous habitez la vallée du Rhône ou de la Dordogne, vous les accompagnez à des couscous de l’Amicale qui vous font l’effet de réunions de Russes blancs. C’est vrai, nous paraissons tirer notre passé sur nous comme un clochard tire ses hardes pour se réchauffer. Un passé que vos manuels scolaires vous disent fait de rapines, d’extorsions et de bassesses, qui vous fait un peu honte.

 N’en croyez rien et soyez fiers de ce passé. Nos arrière-grands-parents ont fui l’avilissement du chômage et des ateliers nationaux en 1848, les vexations de l’envahisseur en 1871, les tracasseries d’un pouvoir politique intolérant, ou simplement la pauvreté des vallées savoyardes, des rochers de Sicile, de Malte ou des Baléares.

 Mais ils avaient tous un point commun : à la sécurité précaire d’un quotidien médiocre, ils ont préféré l’inconnu et l’espoir de la liberté. Ils ne méritent pas les calomnies dont la France les couvre pour cacher sa mauvaise conscience.

 Les lois incohérentes ou iniques qui nous menèrent au désastre étaient votées dans l’ignorance et l’indifférence du Palais Bourbon et non à Alger. Ils n’ont pas volé leurs terres : leurs eldorados étaient des concessions accordées sur les domaines turcs, des marais déserts ou achetés régulièrement sous contrôle de l’Administration. En quelques années, la malaria allait tuer les faibles et désillusionner les rêveurs.

 Mais ceux que la fièvre et le découragement épargnèrent vous ont laissé beaucoup plus qu’un patrimoine, ils vous ont fait entrer dans l’Histoire.

 Dotés de leur seule pioche, ils ont fait des domaines que la Californie des années 1990 ne surpasse pas. Déshérités de la culture, ils ont créé une langue et un humour qui, depuis quarante ans, réjouit les Parisiens les plus blasés. Issus de l’école communale de Hammam-Zaïd ou Nechmeya, ils devinrent des scientifiques de renommée internationale, des juristes respectés, des artistes adulés.

 Repliés, dans le dénuement, ils ont transformé des régions entières d’une France qui se croyait à l’avant-garde du progrès.

 Si nous défendons cet acquis avec tant d’âpreté, c’est que nous l’avons mérité, de génération en génération, pour vous le transmettre. De cet héritage, vous êtes aujourd’hui comptables et vous n’avez pas le droit de l’ignorer.

 Vous avez le devoir de conserver notre legs moral et de réclamer ce que l’État nous a confisqué.

 Que notre passé aide votre avenir, que notre créance vous soit une dette d’honneur. Ainsi, nous pourrons vieillir tranquilles.

 

MERCI.

 

                                                                                                                                        

           Jean-Pierre BURGAT
    Ancien Président de la MAFA

    Ami cher et trop tôt disparu.